Okinawa: un voyage vers les sources

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Okinawa: un voyage vers les sources

Okinawa: un voyage vers les sources

Le karaté est plus qu’un sport, c’est un art de combat encré dans d’anciennes traditions et philosophies. Pour vraiment comprendre le karaté il faut aussi s’intéresser à son histoire et son évolution. Pour un adepte des arts martiaux, comme moi, un voyage vers les sources du karaté est un rêve d’enfance. Je me suis toujours considéré un étudiant des arts martiaux qui ne cesse de se remettre en question. Rien de plus intéressant pour moi qu’un pèlerinage au pays du soleil levant, plus particulièrement à Okinawa, le berceau du karaté, pour y découvrir le karaté traditionnel.

Je tiens à partager quelques grands moments d’apprentissage avec vous.

Sachez que le Shito-Ryu n’est presque pas entraîné à Okinawa. Il n’y a qu’un Senseï Shito, appelé Onaga Senseï, à Naha. Les trois styles majeurs pratiqués sont le Shorin Ryu, l’Uechi Ryu et le Goju Ryu. Plutôt qu’approfondir un style déjà connu, notre équipe a préféré découvrir les anciens styles d’Okinawa et s’initier au Kobudo.

A la découverte du Goju-Ryu

Parmi les trois styles d’Okinawa, le Goju Ryu est celui qui se rapproche peut-être le plus au nôtre car ils travaillent aussi les katas Naha-Te. Lors de nos entraînements, nous avons goûté aux trois grandes lignes du Goju-Ryu.

Kuba Yoshio Senseï

Le jour de notre arrivée nous nous sommes rendus chez Kuba Senseï, le représentant du Kenpou-Kai et le plus jeune 10ème DAN au monde. Il est l’élève de Seikichi Toguchi Sensei, qui était un élève de Chojun Miyagi Sensei et Seiko Higa Sensei.

Lors du séminaire qui s’est déroulé à Okinawa City, nous avons retravaillé et perfectionné nos mouvements de base. En ce qui concerne les défenses, Kuba Senseï a souligné l’importance du travail des deux bras : le premier bloque et le deuxième dévie l’attaque. Notons aussi une différence importante entre nos deux styles dans la trajectoire des tsukis. Ensuite, place aux katas.

C’est lors du travail du kata Seienchin, que nous avons vraiment découvert sa connaissance approfondie des katas et leurs applications.

Dû à son départ vers l’Europe, nous n’avons malheureusement pu faire qu’un séminaire avec cette nouvelle légende qui est l’étoile montante du karaté Goju-Ryu.

Hokama Tetsuhiro Senseï

Lors de notre voyage, nous avons suivis trois séminaires chez Hokama Senseï et nous avons participé à un de ses cours réguliers.

Hokama Senseï (10ème DAN) est le président du Okinawa Goju-Ryu Kenshi-Kai Karatedo Kobudo Association et est le fondateur du premier musée de karaté au monde. Ce n’est pas sans fierté que je peux vous annoncer qu’aussi bien le badge du Shitokai Belgium et le T-shirt de notre club sont exposés dans son musée. Hokama Senseï est non seulement un grand maître avec des connaissances incroyables au karaté, mais aussi un expert du kobudo. Il est élève de Seiko Higa, lui-même élève Kanryo Higaonna and Chojun Miyagi. Il a étudié le Kobudo, le Hakutsuru ken (White Crane Fist) et le Kingai Ryu sous Shinpo Matayoshi, le fils de Shinko Matayoshi (qui a appris ces derniers styles en Mandchourie).

Cette influence chinoise explique sûrement pourquoi les applications enseignées par Hokama Senseï lors de notre premier séminaire faisaient tellement référence aux animaux. Ce qu’on n’oubliera pas non plus sont ses techniques de et le travail sur les points kyusho. Pendant les deux séminaires suivants nous avons travaillé deux armes traditionnelles, l’eiku (la rame) et le bo (le bâton). Bien que j’adore l’approche réelle du combat couteau et bâton court (comme en escrima), j’ai adoré les katas kobudo. Soulignons surtout les parallèles entre le kobudo et le karaté. Les positions des katas sont identiques et bien qu’ils ont leurs spécificités, souvent les armes servent de prolongation ou fortification de nos membres.

Le cours de karaté traditionnel avec les élèves de Hokama Senseï était de loin un de mes entraînements préférés. Nous y avons fait le travail d’endurcissement (Kote-kitae), des longueurs de salle en pompes avec des tsukis dans le parquet, un kihon en sanchin dachi avec des nigiri game (des jarres en terre cuite), le kata Sanchin torse nu avec des poids en main, … Le fait que le Senseï et les hauts gradés voulaient tester notre dureté et persévérance suivi de l’échange de regard avec mon partenaire Jos Robert qui démontrait un accord commun de ne pas abandonner quoiqu’ils demandaient était personnellement un de mes moments les plus satisfaisants. Le résultat : les mains en sang, des tas de bleus et mon honneur sauvé. Cette expérience et le fait que des karatékas avec facilement dix ans de plus faisaient des exercices que beaucoup de membres notre club, notre groupe, notre fédération ne savent pas faire démontre la nécessité d’adapter notre travail. Dorénavant le travail Kote-kitae fera partie intégrante de nos entraînements.

Je tiens aussi à partager que Hokama Senseï est un Maître en calligraphie. Autre détail intéressant : la ligne de la famille Hokama à la même origine que celle de la famille Mabuni. Les deux familles ont donc le même cigle.

Senaha Shigetoshi Senseï

Senaha Senseï (9ème DAN) est le président du Ryusyokai. Il est élève de Meitoku Yagi et il a étudié le Kobudo chez Shinken Taira.

Lors de l’entraînement avec Senaha Senseï, nous avons parcouru les katas Naha-Te ce qui nous a permis de faire une comparaison entre le Shito-Ryu et le Goju-Ryu. Ici ce ne fut pas l’entraînement en soi qui fut le plus intéressant, mais la partie questions-réponses entre les différents katas. Non seulement Senaha Senseï nous a donné des réponses à toutes nos questions, mais il a aussi démontré des bunkai expliquant le pourquoi de certaines directions, positions, défenses et attaques .

A la découverte du Shorin-Ryu

Nohara Koei Senseï

Hanshi Nohara (9ème DAN) est le président du Okinawa Karatedo Shorinryu Ryukyukan. Il a pratiqué le Kobayashi Shorinryu avec Chosin Chibana et le Matsubayashi Shorinryu enseigné par son père Kaoru Nohara, lui-même un élève de Chotoku Kyan.

Nohara Senseï est fonctionnaire retraité de la préfecture Okinawa et a un master en anthropologie culturelle. Sa spécialisation est la culture Ryukyu, l’ancien nom d’Okinawa.

Nous avons été introduit chez Nohara Senseï par Jean-Luc Burggraeve un de ses représentants en Belgique. Le Maître nous a invité à passer une journée entière avec lui. Le matin il nous a fait un exposé sur les origines d’Okinawa et du karaté. Ensuite nous avons comparé les Heians, les Naihanshi, Bassai Dai et Bassai Sho. La différence la plus flagrante est le fait que les katas en Shorinryu sont beaucoup plus proches de la réalité. Nous y avons retrouvé des positions peut-être moins esthétiques mais plus adaptées au combat.

L’après-midi Nohara Senseï nous a emmené à la plage où il nous a initié au kobudo. Sous son œil vigilant, nous avons travaillé à la fois un kihon et un kata de bo et de sai. Les manipulations de bo et sai nécessitent un peu de pratique, mais les positions et déplacement similaires à celles du karaté facilitent sûrement l’apprentissage des katas. Ayant très apprécié le kobudo, j’ai hâte de découvrir d‘autres katas, d’autres armes et surtout les applications.

James Pankiewicz Senseï

Senseï James Pankiewicz (4th DAN) est le fondateur du DOJO Bar et du “100 Kata Challenge”. Il pratique le Matsubayashi Shorin-Ryu, créé par Nagamine Shoshin. James est le propriétaire du “Asato Dojo” où l’on peut pratiquer du karaté traditionnel d’Okinawa ainsi que du kobudo, du fitness et du yoga.

Lors du séminaire, James nous a proposé un mélange de crossfit et du Hojo Undo sous forme de parcours. Il s’agit d’exercices de renforcement musculaire souvent travaillés en plus du karaté. Il nous a fait découvrir le Chi Ishi (le bâton avec un poids accroché à une extrémité), les kettlebell, le marteau et le krachtbal.

Après une session d’entrainement physique d’environ une heure, nous avons travaillé les principes de base du Matsubayashi Shorin-Ryu. James a surtout mis l’accent sur la distance et le contact (les mains collantes) entre tori (celui qui attaque) et son uke (celui qui défend). Bien évidemment nous y avons aussi travaillé le Kote-kitae (exercices d’endurcissement).

Je tiens encore à vous présenter le Dojo Bar où beaucoup de nos soirées se sont terminées. C’est l’endroit par excellence pour rencontrer des Maîtres ainsi que des karatékas du monde entier. Si un jour vous y mettez pied n’hésitez pas à goûter le Habusake, le sake au venin de Habu (le serpent le plus venimeux d’Okinawa) et à chercher le nom de notre club sur ses murs parmi ceux de tous les autres visiteurs.

Le Sui-Di un art ancien plus qu’impressionnant

Toguchi Mineo Senseï

Toguchi Senseï (3ème DAN) RyuKyu Kingdom Sui-Di détient le titre de “Undisputed Full Contact Heavyweight Karate Champion of Okinawa”. Il est élève de Hanshi Nakasone Koïchi (9ème DAN), célèbre pour ses mois aux Etats-Unis pendant lesquels il a visité de nombreux dojos et défié leurs membres.

Lors d’un partage de combat au couteau, donné par Jos Robert au Asato Dojo de James Pankiewicz, nous avons eu l’occasion de participer à une initiation au Sui-Di sous la direction de Toguchi Senseï. Le champion en full contact nous a bien évidemment démontré sa capacité d’encaisser nos (entre autre mes) coups. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est sa fluidité et souplesse lors des blocages. Il nous a fait découvrir une façon de bloquer entre autre des mawashi jodan, sans aucun effort et surtout sans qu’ils aient le moindre effet. Une initiation plus qu’intéressante qui a mon goût aurait pu durer beaucoup plus longtemps.

Je tiens à partager que Toguchi Senseï est aussi un chanteur et joueur de sanshin (guitare okinawaienne) plus que doué. Nous lui avons rendu visite dans son restaurant, il est cuistot, où nous avons passé une soirée magnifique qui restera gravée dans notre mémoire.

A la découverte des arts philippins : le Balintawak

Arangio Alessandro Senseï

D’origine italienne, Senseï Alessandro Arangio s’est installé à Okinawa en 2006, après trois ans à Tokyo. Il est le fondateur de l’Okinawa Ryuibukan Association, dans laquelle il enseigne pas moins de trois arts martiaux. En effet, Alessandro Senseï (5ème DAN Goju-Ryu et 2ème DAN Shotokan) est l’élève de Higaonna Senseï et a même été instructeur dans le Honbu Dojo de ce dernier. Il est le seul instructeur (Sifu) de la Wing Chun Ip Chun Academy au Japon et se rend régulièrement à Hong Kong pour continuer à se perfectionner sous la direction de Ip Chun, le fils du célèbre Ip Man. Pour finir Alessandro est aussi le seul instructeur (Guro) du Balintawak Nickelstick Eskrima au Japon (et en Italie) et voyage chaque année à Cebu (aux Philippines) pour s’entraîner avec le Grand-Maître Nick Elizar.

Bien que nous avons passé beaucoup de temps ensemble, notamment au fameux Dojo Bar, nous n’avons pu faire qu’un séminaire avec Alessandro Senseï. Celui-ci était composé de deux parties. Lors de la première nous avons suivi une introduction au Balintawak Nickelstick Eskrima. Pendant cette session il nous a appris un drill avec les différentes attaques de bâton et les défenses contre celles-ci. Ensuite nous avons fait la transition vers le même drill à mains nues (Cadena de Mano). Alessandro Senseï est un pratiquant très complet avec l’esprit martial ouvert que je suis fier d’appeler ami.

Je tiens à souligner l’importance de s’ouvrir à d’autres arts martiaux et systèmes de combat. Bien que les systèmes et styles portent des noms différents et ont d’autres origines, les principes sont très semblables et ne peuvent qu’enrichir notre karaté. C’est en faisant des entraînements dans les arts venant de la Chine, de la Corée, des Philippines et d’autres pays de la région, qu’on se réalise à quel point ils se sont tous influencés.

Partageons : Knife Fight avec Jos Robert

Ancien compétiteur kata et kumité, Jos a longtemps suivi la voie sportive du karaté. C’est en arrêtant ce parcours compétitif qu’il a remis son karaté en question. Quelle est la valeur de ces techniques , souvent loin de la réalité dans une confrontation réelle ? Ses recherches l’ont conduit chez Vince Morris, George Dillman et Patrick McCarthy avant de l’amener à Okinawa où il a travaillé avec de grands Maîtres tels que Hokama Senseï. Les nouveaux principes l’ont mené à créer le Ronin Combat Systems.

Lors de notre séjour, James Pankiewicz a proposé à Jos Robert de donner un séminaire de combat au couteau au Asato Dojo. Pour Jos c’était la deuxième fois qu’il enseignait à Okinawa. J’ai eu l’honneur, avec David Wallenus, de l’assister en tant qu’uke lors d’une session de partage avec des personnes venant de différents pays. Jos nous a proposé des défenses, des désarmements, des drills de base et quelques séries contenant le tout. Tous les participants ont particulièrement bien aimé son séminaire.

Conclusion

Il me reste à conclure que le karaté sportif qu’on pratique à l’Occident, notamment dans notre école, est très loin de l’art de combat qu’il était avant. Ce n’est pas le but de changer notre karaté sportif, car ce dernier rapporte énormément à nos élèves, mais on ne peut oublier le côté martial de notre art.

Je tiens aussi à remercier les différents Maîtres, Senseï, assistants, pratiquants des différents arts martiaux, locaux et étrangers pour leur partage et ouverture d’esprit. Un grand merci à mes compagnons de voyage qui ont contribué à la magie de cette semaine avec une mention spéciale pour mon ami Jos Robert qui m’a introduit dans les différents dojos et qui m’a permis de réaliser ce rêve.

Evi Geeroms